Gay Pride de Belgrade : une marche 2025 entre joie, contestation et anxiété


Le samedi 7 septembre 2025 se tenait la Pride de Belgrade, une marche militante défendant les droits des personnes LGBT. L’événement se déroulait dans un contexte de tension dû aux manifestations qui touchent la Serbie depuis novembre 2024. Reportage dans les coulisses de l’événement.


« Je suis partagé entre un sentiment d’immense fierté pour ce que nous faisons et un peu d’anxiété liée à la sécurité de l’événement. » Par ces mots, Aleksa a résumé à lui seul l’atmosphère de cette Pride 2025. Nous l’avons rencontré le vendredi précédent la marche à la « Pride House », le lieu choisi par les organisateurs pour préparer la marche et organiser des événements lors de la semaine des fiertés.

Les militants se sont installés cette année près des quais de la Sava, dans un centre culturel branché de Belgrade. La façade décrépite du repaire est recouverte par les couleurs vives et accueillantes des drapeaux LGBT.

📷 Paul Rabeisen

À l’intérieur, nous retrouvons un bar « underground » des plus belgradois : murs esquintés mélangeant un crépi fragile et des briques rouges, des poteaux en béton recouverts de dessins façon street art, et les carreaux de faïence du bar sont recouverts d’affiches colorées. C’est dans ce décor que se sont donnés rendez-vous les militants pour lutter, rire et préparer la Pride.


À l’entrée, les organisateurs ont installé un stand proposant des produits dérivés en lien avec les luttes du week-end. Les deux tables qui le composent sont couvertes de pin’s, de stickers et de drapeaux. Nikolaj, l’un des responsables, nous explique que toutes ces ventes visent à financer des associations de défense des droits LGBT. Si l’objectif est bien de récolter un peu d’argent, les organisateurs tiennent aussi à offrir gratuitement de nombreux goodies, comme des drapeaux en papier ou des autocollants, afin que chacun puisse participer. C’est donc avec un pin’s accroché à notre t-shirt que nous sortons rejoindre l’extérieur.

📷 Paul Rabeisen


Un événement militant


Un patio est accolé au bar, offrant aux militants un lieu de rencontre intimiste et coloré pour profiter de cette belle journée d’été. À notre arrivée, nous nous joignons à une quarantaine de militants lors d’une conférence sur la santé mentale des LGBT. Cette discussion entre cinq représentants d’associations LGBT nous rappelle qu’ici plus qu’ailleurs, la Pride est un événement militant.

📷 Paul Rabeisen

En 2025, la Serbie reste l’un des pays d’Europe avec le plus fort taux d’homophobie. Une étude de 2018 montre que 38% de la population considère encore l’homosexualité comme une maladie et que 28% des sondés, ne souhaite pas côtoyer des personnes LGBT au quotidien. 


À l’étage, un atelier de confection de pancartes militantes fait face aux Drag Queens, en pleine préparation pour leur show du soir. À la Pride 2025, la convergence des luttes est visible sur chaque affiche : drapeaux palestiniens, slogans anti-corruption et revendications LGBT bien sûr. Nous faisons la rencontre de deux jeunes militants, couchés sur le sol, en train de colorier une pancarte avec le drapeau ukrainien.

Nous apprenons qu’ils sont russes, et à vrai dire, pas spécialement fiers de l’être : « Être russe est un gros problème pour l’image que j’ai de moi-même. » Ils sont réfugiés en Serbie depuis six mois, après avoir vécu dans plusieurs pays auparavant. Quand on leur pose une question sur comment ils se sentent à la veille de la Pride, l’un d’eux rétorque : « Officiellement, en tant que touristes, nous n’avons pas le droit de participer à cette manifestation car nous risquons d’être extradés en Russie. Donc oui, il y a un risque, mais on s’en fiche. » La Serbie est l’un des seuls pays d’Europe à avoir gardé d’excellentes relations avec la Russie, le président Vučić s’est même rendu en Russie le 8 mai 2025 pour rencontrer Vladimir Poutine.

📷 Photo organisateur


Entre joie et anxiété


À la veille de la marche, dans un mélange de lumières tamisées et d’odeurs de cigarettes, s’est déroulé un grand show de Drag Queens à la Pride House. Les spectateurs enchaînent les allers-retours au bar comme les Drags sur scène ; la petite boutique où l’on pouvait acheter pins, t-shirt et drapeaux à dû être déplacée face au trop grand nombre de spectateurs. Pendant près de 3 heures, une vingtaine de performeuses se sont produites devant une foule en folie, verre à la main et clope au bec. 


L’anxiété est cependant montée d’un cran pendant le spectacle, avec l’arrivée vers 23h des images de violences policières à Novi Sad (grande ville du nord de la Serbie). Ce soir-là, 20 000 manifestants s’étaient réunis au centre-ville pour manifester contre le gouvernement Vučić, accusé par la jeunesse serbe de corruption et de négligence après l’effondrement du toit de la gare de Novi Sad le 1er novembre 2024.

Malgré tout, le show s’est poursuivi jusque tard dans la nuit. La présence d’une voiture de police devant le bar a rappelé à tout le monde les risques de la manifestation du lendemain.La Pride 2025 a connu beaucoup de difficultés, mais les militants ont à cœur de proposer une grande fête malgré les risques liés à la sécurité.

📷 Paul Rabeisen
📷 Paul Rabeisen

Message des organisateurs de la Pride contre les violences de Novi Sad

Les organisateurs n’ont cessés de répéter qu’ils avaient « confiance en les forces de police pour les protéger », conscients que la question sécuritaire était dans toutes les têtes. En Serbie, organiser une Pride n’a rien de simple. Plusieurs éditions ont été attaquées par des extrémistes ou par la police, interdites ou annulées en dernière minutes, comme il y’a quelques semaines à Krusevać. Le 9 août, la police a choisi d’interdire le passage d’un cortège LGBT après des menaces d’attaques par des hooligans. La Pride 2025 s’est donc fait sous haute protection policière, ce qui n’a pas plus à toutes les associations LGBT. Face au risque de récupération politique de l’événement par le pouvoir, trois organisations Queer se sont retirées de l’édition quelques semaines avant qu’elle ne se déroule. 



Une marche bien encadrée

Le samedi matin, l’ambiance des préparatifs était assez lourde. Pendant que les bénévoles installaient la scène et les différents stands associatifs, les policiers se positionnaient aux entrées du parc. Pour l’occasion, de fines grilles à la solidité contestable ont été installées pour éviter les intrusions extérieures. 


Vers 15 heures, les choses sérieuses commencent. Les divisions de CRS se sont mis en place autour du parcours pour stopper la circulation et commencer à filtrer les manifestants anti-LGBT. Une autre garnison a rejoint les policiers du parc pour renforcer la dissuasion. Cette volonté d’être vu, nous a offert une image assez inédite : des policiers alignés devant des stands LGBT, avec en fond du Britney Spears. Une image de fête et d’anxiété, à l’image de cette Pride.

Tous les militants avaient rendez-vous à 16h dans un parc du centre-ville. À leur arrivée, les manifestants ont été fouillés par le service de sécurité privée et par la police. 

📷 Photo organisateur


Après une heure de réunion dans le parc, la marche s’est élancée à 17h dans les artères désertiques de Belgrade ; la police a bloqué l’ensemble du tracé, en positionnant des garnisons de CRS à chaque intersection de rue. Les 3000 manifestants ont avancé en cortège resserré pour faciliter la sécurité. En première ligne, on pouvait voir les responsables de la marche tenant une banderole « pour la famille ». Juste derrière eux, plusieurs Drags Queens sont installées à l’arrière d’un camion, aménagé pour l’occasion en char de Pride. Elles lancent les chants de contestations et diffuse de la musique.

📷 Paul Rabeisen


Face aux risques d’attaque et aux possibles défaillances de la police Serbe, les organisateurs de la marche des fiertés ont recrutés un service de protection privé. Les membres de la sécurité, vêtus d’un gilet jaune, ont organisés la marche pour éviter les dispersions, tandis que les gardes du corps, tout en noir, restaient en alerte pour éviter toute intrusion. La marche s’est globalement bien déroulée, mélangeant contestation et fête des libertés. La Pride n’a rencontré que quelques opposants habituels criant des slogans homophobes et faisant des signes de croix, mais pas d’attaques militantes, ni policières. Ouf…

Parcours de la Pride 2025

Les marcheurs ont également honoré 16 minutes de silence en hommage aux 16 victimes de Novi Sad, avant d’être bénis (contre leur volonté) à l’encens par des prêtres orthodoxes en passant devant une église. La Pride 2025 a duré une heure et demi et s’est achevée par des discours militants sur la scène du parc. À la sortie, les policiers s’assurent que les mesures de sécurités sont respectées : suppression de tous les signes LGBT, du maquillage, et mise en berne des drapeaux.
La sortie de la Pride a souvent été le principal danger des militants. Cette année, aucune agression n’a été relevée ; les militants ont conclu cette semaine des fiertés dans un entrepôt de Belgrade, transformé en boîte de nuit. 


Cette Pride a été encore plus contestataire que d’habitude, en raison du contexte de tension sociale en Serbie. Les organisateurs espèrent que la prochaine Pride sera moins anxiogène et que les associations LGBT qui y ont renoncé cette année, rejoindront à nouveau le mouvement.


Paul Rabeisen

📷 Paul Rabeisen

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